Empreintes fugitives

12 novembre 2020

Les gens qu'on aime #9


Tant pis j'en saute, j'y reviendrai plus tard...


quelqu’un avec qui on a travaillé

Alors là, je n'ai pas eu besoin de réfléchir une seconde...
J'ai fait la connaissance de Jean Claude lorsque j'ai pris mon premier poste fixe. Mon mari et moi nous étions installés deux ans auparavant au sud de Lyon dans un appartement qui dominait le Rhône et depuis le balcon duquel nous avions la chance, certains jours, d'apercevoir toute la chaîne du Mont-Blanc. Notre fille aînée allait bientôt souffler sa deuxième bougie.

jc_1.jpg, nov. 2020

Jean Claude était plus jeune que moi mais de la même génération, nous avons immédiatement sympathisé. Nous avions des classes communes, une conception de l'enseignement identique, il compensait mon audace un peu rentre-dedans à l'égard de la hiérarchie par un grand calme et beaucoup de diplomatie.
Dès la première année je l'entraînais dans un projet de classe verte autogérée avec des élèves de Sixième, j'étais à l'époque une adepte de la pédagogie de Freinet (si ce nom peut encore évoquer quelque chose aujourd'hui!).
A partir de là il n'y eut plus une seule année sans projet commun, classes vertes, voyages (de préférence avec les classes qui posaient le plus de problèmes...ce sont eux, disais-je à qui on doit offrir des destinations qu'ils ne verraient sans doute jamais…), expériences de décloisonnement des classes, coopératives…

J'ai eu la grande chance d'avoir toujours été soutenue par les chefs d'établissements sous les ordres desquels j'ai travaillé. Au hasard des années d'autres collègues nous rejoignaient pour mener à bien le projet de l'année.

Jean Claude était originaire de Haute-Loire, il avait fait ses études à Clermont et se trouvait un peu exilé sur les terres lyonnaises. Il habitait un meublé minuscule, triste à mourir, aussi venait-il très souvent manger le soir chez nous. Mon mari l'appréciait beaucoup, ma fille l'adorait et les soirées s'étiraient interminablement au gré des discussions souvent bien arrosées. Tout y passait: la politique, la philosophie, la religion, l'informatique, la pédagogie…
Nous sommes restés dans cet appartement jusqu'en 1981, l'aînée de nos filles partageait sa chambre avec sa sœur née en 1980 ; ma sœur dont les 18 ans étaient pétris de révolte et de désir de liberté, venait souvent passer la fin de semaine chez nous pour échapper au climat tendu qui régnait alors avec mes parents. Elle se joignait aux soirées avec Jean Claude qui faisait preuve d'une patience infinie face à ses provocations permanentes.


Nous allions régulièrement au cinéma, nous écumions les salles d'art et d'essai, nous avions créé un ciné-club au collège qui occupait certains soirs de la semaine, mon mari gardait alors nos filles.
Au début de l'été nous nous réunissions avec une collègue qui faisait toujours équipe avec nous, nous passions quelques jours à la campagne, chez mes parents, et nous préparions la rentrée de septembre, les projets de travail en commun, l'activité qui serait le fil rouge de l'année…

Nous avons travaillé ainsi de 1978 à 1995, date à laquelle j'obtins ma mutation pour un lycée du même secteur, j'avais envie de faire d'autres choses…

Mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue grâce à ma sœur, dont le caractère s'était bien adouci au contact de ce grand jeune homme posé qui ne se formalisait jamais de ses incartades. Et, en 1987, Jean Claude devenait très officiellement mon beau-frère!


jc_2.jpg, nov. 2020

11 novembre 2020

Les gens qu'on aime #7

quelqu’un qu’on voit souvent

Mon voisin s'appelle Roger. Je l'ai connu en 1963.
La maison où j'habite fait partie d'un hameau qui comprenait en 1963 deux fermes et une vieille grange. Les deux fermes étaient mitoyennes, implantées sur le modèle typique du Forez, leur construction remontant au XIXème siècle. De l'autre côté du chemin, une habitation du début du XXème appartenait aux parents de l'agriculteur, notre voisin. Accolée dans l'angle de nos deux cours il y avait un petit bâtiment propriété d'un cultivateur du bourg avec la vieille grange qui se dressait en face, dans le pré, lequel bâtiment était loué à l'année à un groupe de chasseurs qui s'y retrouvaient chaque dimanche à l'automne. Tout autour sur plusieurs kilomètres à la ronde, des prés et du bocage...
Le paysage n'a guère changé aujourd'hui car nous sommes en zone agricole; le fils unique de mon voisin s'est installé dans la maison de ses grands-parents, le bâtiment utilisé par les chasseurs a été démoli et la vieille grange a été transformée en maison d'habitation dont les propriétaires sont la plupart du temps invisibles.

En 1963, lorsque mes parents ont fait l'acquisition de la vieille ferme pour la retaper, Roger venait de rentrer de la guerre d'Algérie, il suivait une formation agricole dans la région de Fontainebleau, on ne le voyait pour ainsi dire jamais. Puis il s'est marié, le couple habita la maison familiale jusqu'à la mort de la grand-mère et l'installation des parents de Roger dans la petite maison voisine.


Roger vouait une admiration sans faille à mon père qu'il consultait sur tout, une question de bricolage, un souci de santé, un bobo à soulager. Mon père ne refusait jamais de donner un coup de main pour aider une vache à mettre bas ou ramener le troupeau qui refusait de rentrer à l'étable.
Tous les week-end, je passais un moment à l'étable lors de la traite, pour discuter avec lui et boire la tasse de lait bourru qu'il m'offrait. Ma sœur qui avait juste quelques années de plus que son fils passait tout son temps libre avec ce compagnon de jeu qui l'embarquait sur le chariot de foin, perchés tous deux au sommet des bottes.

Roger est bougon, a toujours un avis tranché sur tout, crie après sa femme, se moque des écologistes, et ne peut pas s'empêcher de venir voir si le travail que l'on a entrepris dans le jardin ou à la maison se fait bien! Mon père l'appelait "l'inspecteur des travaux finis", il venait toujours, mine de rien, voir comment se débrouillait ce gars de la ville.

Je l'ai toujours connu comme cela et, dans nos discussions, chaque fois que je viens prendre des nouvelles du couple, chacun joue à provoquer l'autre et à le pousser dans ses retranchements. Il est bien rare qu'au détour d'un de nos échanges il ne se mette pas à évoquer "votre papa qui était si bien!"
Je le tiens au courant de tous mes déplacements, car s'il voit les volets fermés un matin, après sept heures il oblige sa femme à me téléphoner pour savoir si tout va bien.

Lorsque mon mari est décédé, sa première parole fut pour me conseiller: "Vous n'allez pas garder la maison, c'est bien trop grand pour vous toute seule!", je crois qu'il plaidait le faux pour savoir le vrai tant il avait peur de ce qu'il aurait vécu comme un abandon.

Aujourd'hui Roger a 85 ou 86 ans, il est encore très actif, j'ai du mal à imaginer qu'un jour je ne vais plus voir sa silhouette traverser sa cour !



mur.jpg, nov. 2020

09 novembre 2020

Les gens qu'on aime #5

quelqu’un avec qui on a étudié ou été à l’école

Je passai la seconde partie du baccalauréat en 1965. La "collante" révélant les résultats devaient arriver à la fin de la semaine.
Michèle B., l'amie avec laquelle je partageais tous les moments d'émotion et moi nous étions installées à la Grange Neuve pour tromper l'attente. Être deux à attendre nous ferait paraître les heures moins longues. L'arrivée impromptue de mes grands-parents venus nous avertir de notre réussite à toutes deux nous surprit dans cette attente fébrile. Aujourd'hui je nous revois encore , la nuit venue, après le dîner où nous avions fêté la réussite, sur le chemin qui va de la maison à la voie ferrée, courant et riant, hurlant aux étoiles notre joie, exhalant l'incroyable force qui s'échappait de nous, persuadées qu'enfin tous les possibles nous étaient offerts, qu'il n'y avait désormais qu'à tendre la main pour toucher l'avenir.

Je connaissais Michèle depuis la Sixième, notre camaraderie avait été fluctuante durant les premières années, en fonction des personnalités qui gravitaient autour de nous; en Seconde nous nous étions rapprochées, et nous entretenions une complicité profonde en dépit d'éducations foncièrement différentes. Elle appartenait à une famille embourgeoisée depuis longtemps, soucieuse du qu'en dira-t-on, attachée aux principes et très pratiquante. Leur appartement, situé sur la Grand' Rue, un peu plus haut que chez moi, était ancien, les meubles y étaient cossus, le silence y régnait, Michèle venait entre deux frères, que l'on voyait peu car ils étaient pris par leurs activités chez les scouts et une petite sœur qui accaparait sa mère. Je craignais son père, inspecteur des impôts, à l'air sévère. Sa mère était souriante mais d'allure austère, habillée de façon stricte, ses cheveux gris toujours coiffés en chignon dont ne dépassait pas la moindre mèche. Elle avait "ses jeudis" réservés à la réception de ses amies autour d’une tasse de thé et de petits gâteaux ; ces jours-là, Michèle venait travailler chez moi. Je pense qu'elle trouvait au sein de notre famille une liberté et surtout une fantaisie qui manquaient chez elle, quant à moi, j'étais inexplicablement attirée par cette vie lisse et sérieuse qui, à mes yeux, traduisait la réussite sociale.



Après les résultats du bac, sa grand-mère paternelle qui vivait au Puy-en-Velay proposa de nous recevoir dans la maison qu'elle possédait à quelques kilomètres de là. Elle nous laissait la maison à disposition, à charge pour nous de l'appeler tous les soirs au téléphone. Ce séjour acquit une dimension de passage initiatique: pas de surveillance, une vie quotidienne à gérer, pas de comptes à rendre, la liberté d'aller nous promener, de flâner, de lire, d'écouter de la musique, de discuter jusqu'au bout de la nuit si nous le désirions. La maison, en pierres grises, au toit en lauzes s'élevait sur une terrasse sous laquelle avait été aménagée une grande salle de séjour moderne, dotée d'une cheminée. Son accès nous avait été interdit. Nous devions nous cantonner à la cuisine chauffée par une cuisinière à bois et aux chambres. C'était l'été, nous pouvions vivre à l'extérieur, plus agréable que les pièces humides et fraîches. Le lendemain de notre arrivée, après nous être installées plus confortablement et fait quelques courses dans le village, nous avions décidé, faisant fi des recommandations de la grand-mère de prendre possession du séjour, de faire une flambée dans la cheminée et d'y brancher l'électrophone Teppaz que Michèle possédait pour y écouter les disques 45 tours que nous avions glissés dans nos bagages: de la musique classique que nous aimions toutes les deux, mais surtout Jacques Brel que nous avions découvert et que nous passions en boucle. La cheminée était neuve, le bois humide, le tirage pas encore au point, très vite un nuage de fumée nous enveloppa avant que les flammes ne s'emballent. L'aventure se termina après que nous eûmes éteint le feu à grand renfort de seaux d'eau que nous descendions de la cuisine. Nous n'avions plus qu'à effacer les traces de notre désobéissance et à fermer sans regrets la porte du séjour. Même cet incident prenait des allures de victoire sur l'enfance et nous célébrâmes notre sang-froid avec du vin de noix déniché dans un buffet.


feu.jpg, nov. 2020

Les jours suivants furent consacrés à des balades interminables au cours desquelles nous refaisions le monde; forte des théories que je m'étais bâties durant cette année de philo, j'essayais de la convaincre qu'il fallait rompre avec les manières compassées et sérieuses, que le "bon goût" prôné par ses parents n'existait pas, que tout pouvait être beau…Nous fêtions notre nouveau statut en débitant des chapelets de mots grossiers, de jurons, de termes argotiques orduriers, pêchés je ne sais où qui auraient fait hurler nos parents respectifs. Comme nous avions traversé un village voisin où nul ne pouvait connaître Michèle et sa famille, nous nous étions arrêtées au café-tabac où nous avions acheté des cigarettes mentholées, des "Kool", ultime affirmation de notre indépendance toute neuve. La grand-mère de mon amie arriva le jeudi soir avec sa voiture et ignora tout, bien évidemment, de la façon dont nous avions occupé la semaine !

08 novembre 2020

Les gens qu'on aime#4

quelqu’un qui a changé le cours de notre vie


Mademoiselle Tavernier avait été mon professeur de français en Seconde et Première. Les élèves du lycée, toutes des filles -non mixité oblige à cette époque- l'avaient surnommée "Tatave", c'était, contrairement à ce que l'on pourrait penser, un surnom affectueux car elle faisait l'unanimité auprès de la communauté scolaire.
Elle était lourdement handicapée, se déplaçait difficilement, devait beaucoup souffrir, mais elle avait l'optimisme et le sourire chevillés au corps. Rigoureuse et sévère, elle était néanmoins empreinte d'une grande humanité, avait le sens de la justice et désirait avant tout la réussite de ses élèves.
Après mon baccalauréat, j'avais d'abord effectué à Saint-Etienne l'année initiatique de Propédeutique. Mes parents souhaitaient alors que je me présente aux IPES qui permettaient aux étudiants admis d'être rémunérés pendant la durée de leurs études, d'être dispensés de l'écrit du CAPES, en échange de quoi ils s'engageaient pour 10 ans à servir l'Education Nationale.
J'avais refusé tout net. Je ne voulais pas entendre parler d'engagement, je voulais encore moins être prof et de toute façon j'avais décidé d'intégrer la faculté de philosophie dont l'aboutissement me semblait devoir être naturellement la recherche. Nous étions naïves, nous ignorions tout de la réalité professionnelle, en un mot de la vie!
Mes parents ont toujours respecté mes choix; je m'inscrivis donc à la faculté de philo de Lyon.
J'avais toujours gardé des relations privilégiées avec "Tatave" avec qui j'échangeais épisodiquement des lettres. Mais nous ne nous étions pas revues.
L'année 66-67, dans la capitale lyonnaise se révéla un calvaire à tous égards.

Il y eut d'abord l'exaltation, les livres neufs des éditions P.U.F. que je couvrais de papier cristal et que j'annotais d'une écriture serrée au crayon papier, la vénération quasi religieuse avec laquelle j'assistais aux cours de Gilles Deleuze, de François Dagognet , les efforts désespérés auxquels je me livrais pour capter le maximum du discours, pour ne rien oublier, toutes les phrases me semblant primordiales, les moments passés dans la bibliothèque, le cœur véritable de la fac, avec ses règles draconiennes, ses places réservées, son silence absolu. Le temps s'y arrêtait. Jusqu'à la fin de l'année, ce fut le lieu où je finissais toujours par me réfugier dans les moments difficiles de doute et de découragement. J'étais très isolée et cela rajoutait à la sensation que chaque jour je perdais davantage pied; l'hiver arrivant, l'atmosphère était de plus en plus pesante au foyer religieux où je logeais, les trajets matin et soir étaient interminables, l'angoisse me saisissait au moment de me coucher et les cloches de Fourvière sonnaient lugubrement.

En quatre mois je ne m'étais fait aucun camarade, je n'osais pas solliciter d'exposé tant j'étais impressionnée par l'assurance des étudiants, nettement plus âgés que moi qui m'entouraient, parmi lesquels le nombre de garçons était nettement supérieur à celui des filles. En février 1967, j'avais eu 19 ans.
Le coup de grâce vint un après-midi d'avril lorsque l'un de nos professeurs nous remit les copies d'un de nos rares devoirs. Il recevait chaque étudiant un à un pour lui commenter son travail. Nous étions dans une petite salle de Travaux Dirigés, assis chacun d'un côté du bureau, les feuilles des arbres à l'extérieur dansaient dans un pâle soleil. La copie couverte de mon écriture penchée et serrée était posée sur la table, face retournée. Il commença par ces mots: "Vous sortez de l'école du Sacré Cœur, Mademoiselle?" La question qui se voulait insultante n'appelait pas la moindre réponse. Il ne me donna pas la note exécrable qu'il m'avait attribuée, ne fit aucun commentaire sur mon travail, il conclut simplement l'entretien par ces mots sans appel:
"- Vous avez quel âge?
- 19 ans…
- 19 ans, oui…eh bien, prenez votre temps, faites autre chose, vous reviendrez quand vous aurez l'âge…Au revoir!"
Je ne remis plus les pieds à la faculté, déménageai mes rares affaires et rentrai à Saint-Etienne sans fournir d'explication. Avec cette seule phrase assénée à mes parents: "J'arrête mes études."

Deux mois s'écoulèrent, les tentatives de mes parents pour obtenir au moins une discussion échouèrent. Je ne faisais plus rien de mes journées, j'avais coupé tout contact avec mes amis.
J'ai totalement oublié la raison pour laquelle, un matin, j'ai pris le téléphone et appelé "Tatave" pour lui demander si elle accepterait de me recevoir et je la retrouvai le lendemain dans son appartement, fidèle à elle-même, tendue dans l'écoute de ce que j'avais à lui confier. A elle je racontai tout et lui annonçai ma décision de ne plus continuer mes études.
Elle s'était levée pour mettre un disque, avait laissé passer quelque temps sans rien dire. Nous étions presque bien dans cette absence de mots, enveloppées par la musique. Je la regardais en me demandant ce qu'avait été son parcours, comment s'étaient déroulées ses études compte tenu de ses problèmes de santé, quel regard portaient les autres étudiants ou professeurs sur elle...
Au bout d'un moment, elle me dit: "Annie, vous aimiez beaucoup le français et le latin, n'est-ce pas. Cela ne vous manque-t-il pas? Vous y réussissiez particulièrement si je me souviens..."

En septembre je retrouvais les amphis de la faculté de Lettres de Saint-Etienne et toute ma vie de professeur, pendant laquelle pas une seule fois je me suis levée sans avoir envie d'aller retrouver mes élèves, j'ai gardé en moi le souvenir de "Tatave".


bureau_irigny.jpg, nov. 2020
Mon bureau là où j'habitais lorsque j'étais encore en exercice

07 novembre 2020

Les gens qu'on aime #3

Quelqu'un...ou plutôt quelques uns qui nous font rire



erika.jpg, nov. 2020


eva.jpg, nov. 2020


clement.jpg, nov. 2020


M.jpg, nov. 2020


quatre.jpg, nov. 2020


Je me permets de mettre ces photos car ils ont tous grandi depuis! mais ils ont toujours le pouvoir de me faire rire aux larmes.

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