Empreintes fugitives

17 novembre 2020

Les gens qu'on aime #11


Quelqu’un qui nous a fait découvrir quelque chose


Son nom a resurgi de ma mémoire alors que je discutais avec un des bénévoles de mon association et que nous évoquions les foyers accueillant des adolescents placés par décision judiciaire. Ces lieux de vie où le quotidien est très difficile aussi bien pour ceux qui y grandissent que pour ceux qui les accompagnent dans ce cheminement souvent douloureux, j'en ai connus plusieurs au cours de ma vie professionnelle.

J'ai découvert cet univers grâce à Maurice C., directeur d'école à Saint-Etienne dont j'avais fait la connaissance alors que j'étais étudiante. Il m'avait d'abord recrutée pour faire "les études surveillées", ce service que les instituteurs devaient à leur école, ancêtre du périscolaire actuel. Lorsque les enseignants avaient des contraintes familiales qui les empêchaient de rester jusqu'à 18 heures pour garder les élèves et les aider à faire leurs devoirs, le directeur se chargeait de recruter des étudiants. Pendant plusieurs années je fis donc les études dans l'école d'un quartier de Saint-Etienne particulièrement difficile.
A la fin de la première année, Maurice C. me demanda si j'étais d'accord pour travailler durant l'été comme monitrice dans la colonie qu'il dirigeait . Il s'agissait d'un établissement appartenant à la ville de Saint-Etienne, situé au cœur du massif du Pilat et qui accueillait des enfants défavorisés de la commune. Une partie importante de l'effectif était constituée de filles et de garçons venant d'un foyer d'accueil de la banlieue stéphanoise à qui étaient offertes ces vacances : ils quittaient ainsi un dortoir pour un autre!!

Le bâtiment était vétuste, situé au bord d'une route départementale que les enfants devaient traverser pour aller jouer dans le grand parc. Un poêle à bois chauffait chaque dortoir et je me souviens des rangées de bacs alimentés par de l'eau froide où ils faisaient leur toilette, les douches en ligne, sans séparation.
Le petit groupe de moniteurs, trois garçons et autant de filles, si je m'en souviens bien, était encadré par Maurice C., l'intendance était assurée par sa femme.
Sec et maigre, petites lunettes cerclées de métal, sarrau gris qu'il ne quittait que pour un pantalon de velours et un pull austère lorsqu'il nous accompagnait dans une sortie avec les enfants, il incarnait parfaitement l'instituteur dont le métier était chevillé au corps. Intransigeant et sévère mais juste, il adorait ces gamins difficiles à mener, souvent rebelles. Un peu d'attention, un sourire suffisaient à révéler le besoin d'amour dont ils débordaient.

Les pensionnaires du foyer étaient reconnaissables à leurs maillots à côtes, à leurs chaussettes de laine marron tricotées, à leurs shorts en grosses toiles et aux lourds brodequins qu'ils portaient quel que soit le temps.


pavezin_2.jpg, nov. 2020

L'été filait sans qu'on s'en aperçoive, rythmé par les activités, les jeux de pistes, les trois jours de camp passés sous la tente à une dizaine de kilomètres de la colonie, les parties interminables de tarot le soir, lorsque les mômes étaient enfin couchés, les réunions avec Maurice C., intransigeant sur les règles à suivre et les objectifs à tenir mais toujours à notre écoute. Il se montrait affectueusement complice lorsque, certaines nuit, ceux qui n'étaient pas de garde s'échappaient pour aller à la maraude dans les vergers de pêches et d'abricots sur les pentes qui descendaient vers le Rhône.

pavezin_3.jpg, nov. 2020

pavezin_0.jpg, nov. 2020

12 novembre 2020

Les gens qu'on aime #8

quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis longtemps


Il y en a tant!
Les études, les débuts professionnels, l'installation dans la vie, le hasard des mutations, la prise de nouvelles responsabilités dans la vie publique, les associations dans lesquelles je me suis successivement engagée, l'agrandissement de la famille s'ouvrant à de nouveaux cercles...chaque strate de ma vie a amené puis emmené de nouvelles personnes, des gens que j'ai fréquentés par le biais d'activités communes, de cheminement professionnel, des gens que j'ai appréciés, qui sont parfois devenus des amis.

Tous, à un moment ou à un autre ont vu leur chemin s'écarter du mien, on a parfois continué à se donner de loin des nouvelles, puis de moins en moins. Ce n'était pas de la désaffection ou de l'indifférence mais il faut partager un certain nombre de choses au présent pour pouvoir continuer à nourrir une relation.

Lorsque nous avons quitté la région lyonnaise où s'était déroulée notre vie professionnelle, nous avons été happés par les travaux à faire dans la maison familiale dont nous venions de prendre possession. Et puis les jours difficiles ont commencé, avalant toute notre faculté à communiquer avec les gens en dehors du cercle intime.

Avec les gens qui comptent vraiment pour moi, des cousins essentiellement, j'ai une relation régulière par courriel ou téléphone, je ne peux pas dire que je ne les ai pas vus depuis longtemps.
Si je suis capable d'avoir une vie sociale débordante, celle-ci ne débouche jamais sur du copinage et encore moins de l'amitié, et mes rares vrais amis, je les vois régulièrement.
Donc, quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps, il y en tant et tant, mais franchement, j'aurais dû mal à en évoquer une ou un plus particulièrement!

10 novembre 2020

Les gens qu'on aime #6

Quelqu’un qu’on n’aimait pas au début mais ça a changé: aucune idée ne me vient!
Généralement mon premier élan ou ma réticence spontanée se confirment par la suite.

Oui, bien sûr j'ai changé parfois d'avis sur certaines personnes mais il s'agit plutôt de la sphère publique: artistes ou écrivains que j'ai appris à apprécier avec le temps.
Je n'ai pas l'impression d'avoir rencontré et surtout côtoyé des gens que je n'aimais vraiment pas. Au pire ceux avec qui j'étais en profond désaccord, je ne les ai pas fréquentés et j'ai une indulgence naturelle qui m'empêche de "ne pas aimer".
On ne peut pas tous réagir de la même manière, on n'a pas tous le même caractère, les mêmes priorités....et c'est heureux.

Enfin, ils sont sûrement nombreux ceux que j'ai croisés et qui ont eu de bonnes raisons de ne pas m'aimer , moi!!!



la-colombe-poignardee.gif, nov. 2020

La Colombe poignardée et le jet d'eau , G. Apollinaire, Calligrammes

06 novembre 2020

Les gens qu'on aime #2

Quelqu’un avec qui on a voyagé...

algerie.jpg, nov. 2020

En 1973 j'étais en poste dans un lycée, à l'extrême nord de la Loire.
Un nouveau principal avait pris ses fonctions cette année-là, son débonnaire prédécesseur, parti en retraite, avait fait preuve envers moi d'une grande bienveillance teintée de scepticisme face aux méthodes de travail que je mettais en œuvre et à mes idéaux pédagogiques.

Très vite s'instaura entre le nouveau-venu et moi, le matheux et la prof de français, une connivence et une complémentarité dans le travail. Nous avions constitué une petite équipe fédérée autour de projets communs et nous nous réunissions le soir dans son appartement de fonction pour d'interminables échanges. C'était un ancien "coopérant" qui avait exercé de nombreuses années en Algérie et en gardait une profonde nostalgie. L'Algérie était partout chez lui: dans les vanneries sur les meubles, dans les poteries teintées d'ocre et de rose, dans les lourdes couvertures en poil de chameau et dans l'odeur entêtante de l'encens qui brûlait en permanence.

Le projet naquit un soir de printemps: pourquoi ne pas y aller pendant les grandes vacances, atteindre avec lui le Graal qui s'était sans cesse dérobé à lui quand il habitait là-bas: rejoindre Tamanrasset, au bout de la piste qui traversait le Hoggar?
P. exerçait sur toute personne qui l'approchait un magnétisme qui entraînait une profonde détestation ou une adhésion sans faille; il était intransigeant, sec et sans empathie aucune, mais il donnait l'impression que rien n'était inatteignable et savait entretenir la flamme.
Le départ fut donc décidé, nous serions trois avec une collègue de français.
Le voyage... il était désormais au cœur de l'existence quotidienne, mot magique qui redonnait du courage les jours où la vie se faisait trop terne ou trop lourde, qui habillait de rêve l'univers trop étroit de la petite ville. Journaux, photographies, cartes...L'imagination traversait facilement la Méditerranée. On répétait, on organisait, on récapitulait...Cela donnait l'illusion de faire avancer le temps et, au fur et à mesure des rencontres que prétextaient les préparatifs, se concrétisait davantage l'idée de départ.

"Raconte... " L'attente se nourrissait de souvenirs et de mystère, toujours limitée par un "Si" superstitieux. On jouait l'inquiétude, on inventait des problèmes, chaque jour était déjà un départ. Mais lorsque nous quitterions véritablement la France cette belle insouciance nous abandonnerait, peut-être parce que alors chacun aurait conscience d'entamer son propre voyage intérieur et que seuls nous auraient été communs la préparation et le rêve.

Le voyage dura six semaines, six semaines pendant lesquelles nous ne fûmes pas trois, mais trois fois un, juxtaposés dans notre quête personnelle; je n'ai pas le souvenir de véritables échanges entre nous, aucun de nous ne se dévoila véritablement aux deux autres, mais nous étions liés par les sensations et les émotions partagées, immergés tous les trois dans ce pays qui revêtait des significations bien différentes pour chacun.

Dans le jardin d'une maison de Ghardaïa où nous avait accueillis un ami de P., au milieu de la palmeraie, les tapis avaient été étendus sur la terrasse où les torches électriques jetaient un éclairage dansant. L'ombre des arbres resserrait le jardin autour des musiciens et des convives. Le temps se décomposait en milliers de parcelles vivantes dont chacune reflétait une note de musique ou un pas de danse. La réalité se dissolvait, plus rien n'existait que les reflets mouvants de la lumière dans les feuillages, que l'ombre mystérieuse des murs de la maison. Heures légères, où le couscous servi dans le grand plat de bois poli par l'usage, le rythme lancinant des darboukas et de la flûte , le balancement de la danse tissaient un lien entre les hommes , abolissant le temps et l'espace. La nuit sembla durer toute l'éternité.

Dans le jardin silencieux P. m'avait redit la leçon du désert, celle de l'Afrique toute entière:
"Laisse de côté les problèmes personnels, tu es là pour vivre le voyage, pour sentir, pour regarder, pour découvrir..."
C'est une leçon dure à assimiler pour l'occidental que celle imposée par le temps africain, par la sagesse arabe, une sagesse qui ne doit rien à la réflexion et à la pensée, mais qui naît du rythme du soleil et de la vie. L'Afrique est une terre où toutes les valeurs connues basculent.

L'année scolaire suivant je fus affectée dans un autre établissement, je perdis de vue P. qui n'était pas homme à s'attarder sur les êtres de passage.
Mais, instigateur de ce voyage, il joua un rôle déterminant dans le parcours qui a été le mien.

05 novembre 2020

Pour occuper novembre... le défi des gens qu'on aime#1

Je n'aime pas trop me joindre aux défis lancés sur les blogs, j'ai du mal à m'imposer les contraintes quotidiennes qu'ils sous-entendent. Mais celui-là me plaît bien, il a été démarré par Dr CaSo pour le mois de novembre.

"le défi des gens qu’on aime!
Chaque jour, on écrit un post de blog (ou un commentaire) à propos de quelqu’un qu’on aime ou qu’on a aimé. On peut être créatif et raconter les histoires de ces gens de façon originale–ou pas (avec des textes courts ou longs, des photos, des poèmes, un dessin, etc.)."


Le premier de la liste s'intitule: "Quelqu'un qui habite loin..."


Tu es parti tout doucement, chaque jour c'était un abandon de plus, parfois imperceptible: un geste, un éclat de lumière au fond des yeux, une envie, une parole...
Tout doucement et pourtant si vite, et pourtant si loin...

Aujourd'hui, tu habites loin, très loin, cette contrée inatteignable dont il n'est possible de recevoir le moindre signe, même infime...
Si loin, et pourtant si proche

Ailleurs, dans un ailleurs qui n'a pas d'existence et qu'on ne peut pourtant s'empêcher d'espérer
Loin, mais présent dans le livre oublié depuis tout ce temps, dans le sourire d'un de tes petits enfants, dans l'âme de la maison, dans le souvenir d'une parole.

loin et si proche...
Aujourd'hui, malgré les années qui s'enchaînent les unes aux autres, tu n'habites pas si loin car c'est en moi que tu habites.



beethoven.jpg, nov. 2020

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