Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime #18



Quelqu'un qu'on aurait dû écouter

avion.jpg, nov. 2020

J'ai commencé à travailler pendant mes études de Lettres, le soir et l'été - je l'ai déjà raconté- puis comme "maîtresse d'externat", c'était le terme consacré à l'époque pour désigner les surveillants. Il n'y avait pas de collège à ce moment-là et toutes les classes de la Sixième à la Terminale appartenaient au lycée.
J'entrai donc comme pionne dans un lycée stéphanois dont les locaux étaient répartis sur deux sites: l'un en plein centre ville, l'autre bien plus loin, dans un bâtiment qui abritait également la cantine. Mon rôle était d'accompagner les élèves du centre vers l'autre établissement où ils prenaient leur repas, de surveiller le temps de restauration, puis de les ramener.
Je n'eus pas longtemps à exercer ces fonctions, la directrice de l'établissement me convoqua début décembre pour me proposer le remplacement d'un professeur malade. De maîtresse d'externat, je fus promue à maîtresse auxiliaire! C'est ainsi que je fis mes premiers pas dans l'enseignement. A partir de là j'enchaînai les remplacements, dans le nord du département, à Roanne d'abord puis à Charlieu. Ces années d'apprentissage sur le tas furent déterminantes: j'eus d'abord la certitude que je ne m'étais pas trompée dans mon choix, j'expérimentai les avancées toutes neuves de 1968, je pouvais enfin mettre en pratique ma conception de l'enseignement et, forte de l'encouragement constitué par le fait que j'avais de bons retours des directeurs et collègues que je croisais, je m'y lançai à corps perdu.
C'est durant ces années que je soutins ma maîtrise, il me restait alors à affronter les concours pour devenir titulaire.

J'étais à Roanne, au Lycée Albert Thomas, où je remplaçais depuis novembre une professeure qui s'était tuée en voiture en rentrant d'un conseil de classe. Son mari enseignait dans le même établissement. Autant dire la difficulté des premiers jours, surtout qu'elle était adorée de ses élèves. Je crois que c'est le plus gros défi auquel j'ai été confrontée dans ma carrière. Ce fut une année dense et exaltante pendant laquelle je multipliais les activités avec les élèves.

J'eus droit alors à la terrible épreuve, pour tout débutant, de la visite de l'inspecteur. Nous n'étions pas prévenus bien sûr.
Au début d'un cours avec des élèves de Quatrième, la porte s'ouvrit brusquement et je vis entrer la directrice, accompagné d'un homme à l'air sévère qu'elle me présenta, ils allèrent s'installer au dernier rang, après avoir demandé quelques cahiers aux élèves.
Je m'étais d'abord sentie tétanisée. Puis j'avais tout oublié, le temps qu'il faisait dehors, les minutes qui venaient de s'écouler, les deux juges au fond de la classe. Le cours se déroula en dehors du temps comme si les élèves et moi étions en suspension à l'extérieur de toute réalité. Lorsque la cloche sonna la fin du cours, les élèves sortirent, ainsi que la directrice et je me retrouvai seule avec l'inspecteur.

Je n'ai pas oublié son nom, il s'appelait Monsieur Beaume. Il était accompagné d'une réputation de sévérité et d'exigence.
En fait de découvris un homme qui n'avait rien de hautain, qui écoutait autant qu'il parlait, qui n'avais perdu aucune minute du cours, avait remarqué les moindres détails de la réactivité des élèves, des échanges qui avaient ponctué la leçon. Je fus stupéfaite de découvrir qu'il avait apprécié ce qu'il avait vu et entendu et il ne me fit que quelques remarques constructives.(J'ai toujours gardé précieusement le rapport d'inspection qu'il avait rédigé).

A la fin de l'entretien, il me dit:" Vous êtes faite pour ce métier, à la fin de l'année, arrêtez les remplacements et consacrez-vous à la préparation du CAPES."
Je lui répondis que je ne pouvais pas m'interrompre, j'avais besoin de mes élèves, je voulais faire de la pédagogie avant tout. Il eut alors cette phrase: "Vous avez toute votre vie pour faire de la pédagogie, sachez être patiente."

Mais je n'étais pas capable de l'entendre alors, j'avais l'impression que, si je retournais à la pratique exclusive de mes études pour préparer les concours, je me couperais de tout ce qui faisait ma passion et le sens de mon travail.

Il avait raison Monsieur Beaume et j'aurais bien dû l'écouter! Mon entêtement me valut quelques années de galère, tributaire des nominations tardives, de l'incertitude générée chaque été par l'attente de l'hypothétique affectation, de la situation d'infériorité à laquelle condamnait le statut d'auxiliaire.
Heureusement je pus intégrer enfin le cours d'une carrière normale mais ce ne fut pas sans difficultés et mon parcours chaotique me colla longtemps à la peau!

bateau.jpg, nov. 2020

Commentaires

1. Le 26 novembre 2020, 06:16 par mirovinben

A quelque chose malheur est bon : il est possible que tes galères t'aient également apportée des billes (expériences, contraintes, découverte de le gestion du personnel à l’Éducation Nationale) pour la suite.

Pour ma part, mon boulot de pion d'internat dans un établissement privé de Boen-sur-Lignon pendant une année scolaire a été à la fois douloureux (mal payé, seul à faire le job, ados difficiles, je ne me sentais pas à ma place et n'avais pas toutes les armes pour être performant) et utile : il m'a permis notamment de préparer le concours de CIEM (contrôleur des installations électromécaniques) à la Poste devenu rapidement TINT (Technicien des installations de télécommunication) aux Telecom et de le passer avec succès puis de vivre avec facilité mon année de service militaire en Allemagne comme "Radio", véritables vacances en comparaison. Avant de plonger dans le "vrai" monde du travail.

2. Le 26 novembre 2020, 06:19 par mirovinben

Oups !... apportée ? apporté ? Me rappelle plus de la règle "qui/à qui" avec le verbe avoir suivi d'un participe passé...

La vieillesse est un naufrage.

3. Le 26 novembre 2020, 07:40 par Anthom

"t'ai apporté" mais ça n'est vraiment pas grave!!
Je ne regrette rien des galères en question, elles m'ont fourni de belles expériences. Et c'est un autre inspecteur, avec qui j'ai beaucoup travaillé qui m'a offert une fin de carrière à la fois passionnante et gratifiante! La boucle était bouclée.

4. Le 26 novembre 2020, 20:27 par Dr. CaSo

J'aime beaucoup ce thème :)

5. Le 27 novembre 2020, 17:14 par Anthom

Ce thème?

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