Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime #13


Quelqu’un qu’on a connu quand on était jeune

jean.jpg, nov. 2020

Encore un prénom masculin, encore quelqu'un qui s'appelait Jean (ou s'appelle encore? je ne sais plus rien de lui…).
Il était de trois ans ans mon aîné.
Je l'appelais mon "cousin" parce que mon parrain était son oncle, mais je n'avais pas la moindre parenté avec lui, d'abord parce que mon parrain n'était pas mon grand-père, ensuite parce que Mathilde, (qu'on appelait Mimi, je n'ai appris son véritable prénom que bien plus tard), la sœur de mon parrain et son mari, ne pouvant pas avoir d'enfant, avaient fini par adopter ce petit garçon qu'ils avaient recueilli bébé. Tous deux vouaient à leur fils une véritable vénération et vivaient dans l'angoisse permanente de l'accident ou de la maladie. Lorsqu'ils étaient en vacances sur la Côte d'Azur, par souci d'hygiène, ils faisaient bouillir les galets ramassés sur la plage qu'ils déposaient ensuite sur la serviette de bain à côté de l'enfant pour qu'il puisse jouer. Tous les objets qu'il manipulait devaient être ainsi soigneusement préservés de tout risque de microbe! Ces excès de précautions furent-ils la cause du drame?
À l'âge de quatre ans, en 1949, Jean contracta la poliomyélite dont il guérit mais qui lui laissa une jambe atrophiée qu'il devait lancer en avant pour se déplacer. Je ne sais pas exactement à quel moment j'ai pris conscience de son handicap, je pense que pendant très longtemps je n'y ai même pas fait attention.
Nos familles étaient très proches et nous avions souvent l'occasion de nous rencontrer. Nous habitions le même ensemble d'immeubles et, du balcon de notre cuisine, je voyais les fenêtres de leur appartement.
Pourtant, des années durant, Jean n'apparaît que très sporadiquement dans mes souvenirs. Ce sont d'abord les images fugitives des moments passés au sein de cette famille, infiniment plus aisée que la mienne, dans l'appartement où tout m'éblouit, la beauté et l'élégance de la mère de Jean, l'aisance naturelle du petit garçon en dépit de son handicap et qui m'intimide un peu, sa chambre qui souligne sa différence d'âge avec moi..
Nouvelle rupture dans ma mémoire, en 1953 la mère de Jean fut emportée en quelques mois par une leucémie foudroyante. L'enfant que j'étais fut tenue à l'abri de cette tourmente qui affecta terriblement mes parents . Ils se montrèrent très présents auprès du couple, puis de Jean et de son père. De cela je n'ai rien retenu.

Des images à nouveau, la vie a repris son cours, nous avons retrouvé nos soirées avec Jean et son père, sous le regard figé de Mimi, dans son cadre. Nous avons grandi - un peu -, j'admire toujours la désinvolture de Jean, sa confiance en lui. Nous avons une complicité d'enfants également solitaires et protégés à l'extrême par l'entourage familial. Jean fait du piano, il jubile de l'admiration que je lui manifeste, nous laissons les parents discuter entre eux et il m'entraîne dans sa chambre. Allongés sur le tapis nous faisons d'interminables parties de Monopoly, il joue de son prestige d'aîné. Il me laisse aux commandes de son train électrique.
Je me souviens d'une nuit d'orage pendant laquelle les coups de tonnerre se répercutaient indéfiniment entre les immeubles et les éclairs illuminaient la cour derrière la fenêtre de sa chambre. J'étais terrifiée, il m'avait alors expliqué, fort d'une science toute neuve, que nous ne risquions rien car l'immeuble en béton formait une cage de Faraday qui nous protégeait. De ce jour je n'eus plus jamais peur de l'orage!

Un trou dans le temps à nouveau...Après son baccalauréat il part à Lyon pour faire des études de pharmacie - il est inenvisageables qu'il ne suive pas les traces paternelles - je suis encore au lycée mais, à ses yeux j'ai enfin cessé d'être la petite fille qu'il ne peut plus guère éblouir. Petit à petit se développe entre nous une amitié qui se tisse au fil des lettres que nous échangeons, des conversations téléphoniques interminables le samedi lorsqu'il rentre de Lyon, de ses visites à la maison.
C'est toujours lui qui vient, jamais l'inverse, il est en pleine révolte contre son père, ne travaille pas, collectionne les notes catastrophiques; il fuit la maison où règne désormais la deuxième épouse de son père avec laquelle il ne s'entendra jamais. Le rejet de "l'étrangère" que, devant moi, il ne désigne que par son nom de jeune fille, ne fera que grandir à partir du moment où deux enfants naîtront!
Jean me fait la confidente de sa hargne, de son désir de liberté absolue, de son refus des règles sociales…
Il me considère toujours avec une certaine condescendance, me trouve trop respectueuse du code éducatif, aime à parer de mystère sa vie d'étudiant en rupture de ban, égrène sans fin, à chacune de ses visites, le récit de ses conquêtes d'une nuit.
Nous sommes au théâtre, chacun joue son rôle à la perfection: il est le provocateur cynique, je pousse la discussion sans rien lâcher, je me fais les dents à ces joutes enflammées qui se terminent souvent dans un claquement de porte et s'apaisent grâce à un coup de téléphone réconciliateur.

Cette amitié fantasque durera plusieurs années, jusqu'à ce que mes parents , inquiets de cette trop grande proximité entre nous, mettent un veto sur nos rencontres.
Puis nos familles, pour d'autres raisons bien plus graves, s'éloignèrent de manière définitive, la vie nous emmena Jean et moi sur d'autres routes. J'avais de temps de temps de ses nouvelles, il rentra dans le rang familial, fit "un beau mariage". Puis je ne sus plus rien de lui.

Commentaires

1. Le 20 novembre 2020, 06:51 par mirovinben

Il m'est difficile de commenter ce texte, très bien écrit, plein d'humanité. Comme les précédents. En même temps je ne voudrais pas te laisser penser que mon silence est une critique ou une marque de désintérêt.

Disons que mon silence est admiratif... Et, finalement pas si insonore que ça... :-)

2. Le 20 novembre 2020, 07:38 par Anthom

Merci!

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