Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime #7

quelqu’un qu’on voit souvent

Mon voisin s'appelle Roger. Je l'ai connu en 1963.
La maison où j'habite fait partie d'un hameau qui comprenait en 1963 deux fermes et une vieille grange. Les deux fermes étaient mitoyennes, implantées sur le modèle typique du Forez, leur construction remontant au XIXème siècle. De l'autre côté du chemin, une habitation du début du XXème appartenait aux parents de l'agriculteur, notre voisin. Accolée dans l'angle de nos deux cours il y avait un petit bâtiment propriété d'un cultivateur du bourg avec la vieille grange qui se dressait en face, dans le pré, lequel bâtiment était loué à l'année à un groupe de chasseurs qui s'y retrouvaient chaque dimanche à l'automne. Tout autour sur plusieurs kilomètres à la ronde, des prés et du bocage...
Le paysage n'a guère changé aujourd'hui car nous sommes en zone agricole; le fils unique de mon voisin s'est installé dans la maison de ses grands-parents, le bâtiment utilisé par les chasseurs a été démoli et la vieille grange a été transformée en maison d'habitation dont les propriétaires sont la plupart du temps invisibles.

En 1963, lorsque mes parents ont fait l'acquisition de la vieille ferme pour la retaper, Roger venait de rentrer de la guerre d'Algérie, il suivait une formation agricole dans la région de Fontainebleau, on ne le voyait pour ainsi dire jamais. Puis il s'est marié, le couple habita la maison familiale jusqu'à la mort de la grand-mère et l'installation des parents de Roger dans la petite maison voisine.


Roger vouait une admiration sans faille à mon père qu'il consultait sur tout, une question de bricolage, un souci de santé, un bobo à soulager. Mon père ne refusait jamais de donner un coup de main pour aider une vache à mettre bas ou ramener le troupeau qui refusait de rentrer à l'étable.
Tous les week-end, je passais un moment à l'étable lors de la traite, pour discuter avec lui et boire la tasse de lait bourru qu'il m'offrait. Ma sœur qui avait juste quelques années de plus que son fils passait tout son temps libre avec ce compagnon de jeu qui l'embarquait sur le chariot de foin, perchés tous deux au sommet des bottes.

Roger est bougon, a toujours un avis tranché sur tout, crie après sa femme, se moque des écologistes, et ne peut pas s'empêcher de venir voir si le travail que l'on a entrepris dans le jardin ou à la maison se fait bien! Mon père l'appelait "l'inspecteur des travaux finis", il venait toujours, mine de rien, voir comment se débrouillait ce gars de la ville.

Je l'ai toujours connu comme cela et, dans nos discussions, chaque fois que je viens prendre des nouvelles du couple, chacun joue à provoquer l'autre et à le pousser dans ses retranchements. Il est bien rare qu'au détour d'un de nos échanges il ne se mette pas à évoquer "votre papa qui était si bien!"
Je le tiens au courant de tous mes déplacements, car s'il voit les volets fermés un matin, après sept heures il oblige sa femme à me téléphoner pour savoir si tout va bien.

Lorsque mon mari est décédé, sa première parole fut pour me conseiller: "Vous n'allez pas garder la maison, c'est bien trop grand pour vous toute seule!", je crois qu'il plaidait le faux pour savoir le vrai tant il avait peur de ce qu'il aurait vécu comme un abandon.

Aujourd'hui Roger a 85 ou 86 ans, il est encore très actif, j'ai du mal à imaginer qu'un jour je ne vais plus voir sa silhouette traverser sa cour !



mur.jpg, nov. 2020

Commentaires

1. Le 12 novembre 2020, 04:31 par Dr. CaSo

C'est précieux, ces amitiés de voisinage. J'espère qu'elles dureront encore longtemps :)

2. Le 12 novembre 2020, 06:31 par mirovinben

Je comprends tout à fait l'inquiétude de Roger-le-bougon après le décès de ton mari.

Nous avions une voisine très âgée avec qui nous nous entendions fort bien. Après sa mort ses héritiers (pas de sa famille), faisant fi de la promesse qui lui avait été faite ont mis en vente assez vite maison et terrain sous forme de quatre lots.

La maison est à présent occupée par de gens qui auraient pu être sympas mais qui ne se soucient guère des troubles de voisinage générés par la vie qu'ils mènent, si différente de la nôtre.

Quant aux trois autres lots : construction de bureaux. Ce qui est, finalement, un moindre mal... malgré le fait que le bitume remplace prairie, verger et haies vives.

3. Le 12 novembre 2020, 07:39 par Cunegonde

C'est comme ça qu'avec certains voisins, on se retrouve avec des amis si différents de nous que cela n'aurait pas pu exister sans ce voisinage.

4. Le 12 novembre 2020, 09:32 par Anthom

@Dr.Caso: C'est très précieux: je les connais depuis si longtemps lui et sa femme que énormément de mal à m'imaginer notre hameau sans leur présence.
@mirovinben: c'est tellement important pour moi cette permanence de l'espace autour de moi, je pense que cela représente un ultime refuge de l'âme!
@Cunegonde: C'est tellement vrai! on père était tellement attaché à ses racines paysannes qu'il avait une très grande amitié pour eux. Ils ont été de toutes les grandes fêtes familiales qui se sont déroulées ici.

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