Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime #5

quelqu’un avec qui on a étudié ou été à l’école

Je passai la seconde partie du baccalauréat en 1965. La "collante" révélant les résultats devaient arriver à la fin de la semaine.
Michèle B., l'amie avec laquelle je partageais tous les moments d'émotion et moi nous étions installées à la Grange Neuve pour tromper l'attente. Être deux à attendre nous ferait paraître les heures moins longues. L'arrivée impromptue de mes grands-parents venus nous avertir de notre réussite à toutes deux nous surprit dans cette attente fébrile. Aujourd'hui je nous revois encore , la nuit venue, après le dîner où nous avions fêté la réussite, sur le chemin qui va de la maison à la voie ferrée, courant et riant, hurlant aux étoiles notre joie, exhalant l'incroyable force qui s'échappait de nous, persuadées qu'enfin tous les possibles nous étaient offerts, qu'il n'y avait désormais qu'à tendre la main pour toucher l'avenir.

Je connaissais Michèle depuis la Sixième, notre camaraderie avait été fluctuante durant les premières années, en fonction des personnalités qui gravitaient autour de nous; en Seconde nous nous étions rapprochées, et nous entretenions une complicité profonde en dépit d'éducations foncièrement différentes. Elle appartenait à une famille embourgeoisée depuis longtemps, soucieuse du qu'en dira-t-on, attachée aux principes et très pratiquante. Leur appartement, situé sur la Grand' Rue, un peu plus haut que chez moi, était ancien, les meubles y étaient cossus, le silence y régnait, Michèle venait entre deux frères, que l'on voyait peu car ils étaient pris par leurs activités chez les scouts et une petite sœur qui accaparait sa mère. Je craignais son père, inspecteur des impôts, à l'air sévère. Sa mère était souriante mais d'allure austère, habillée de façon stricte, ses cheveux gris toujours coiffés en chignon dont ne dépassait pas la moindre mèche. Elle avait "ses jeudis" réservés à la réception de ses amies autour d’une tasse de thé et de petits gâteaux ; ces jours-là, Michèle venait travailler chez moi. Je pense qu'elle trouvait au sein de notre famille une liberté et surtout une fantaisie qui manquaient chez elle, quant à moi, j'étais inexplicablement attirée par cette vie lisse et sérieuse qui, à mes yeux, traduisait la réussite sociale.



Après les résultats du bac, sa grand-mère paternelle qui vivait au Puy-en-Velay proposa de nous recevoir dans la maison qu'elle possédait à quelques kilomètres de là. Elle nous laissait la maison à disposition, à charge pour nous de l'appeler tous les soirs au téléphone. Ce séjour acquit une dimension de passage initiatique: pas de surveillance, une vie quotidienne à gérer, pas de comptes à rendre, la liberté d'aller nous promener, de flâner, de lire, d'écouter de la musique, de discuter jusqu'au bout de la nuit si nous le désirions. La maison, en pierres grises, au toit en lauzes s'élevait sur une terrasse sous laquelle avait été aménagée une grande salle de séjour moderne, dotée d'une cheminée. Son accès nous avait été interdit. Nous devions nous cantonner à la cuisine chauffée par une cuisinière à bois et aux chambres. C'était l'été, nous pouvions vivre à l'extérieur, plus agréable que les pièces humides et fraîches. Le lendemain de notre arrivée, après nous être installées plus confortablement et fait quelques courses dans le village, nous avions décidé, faisant fi des recommandations de la grand-mère de prendre possession du séjour, de faire une flambée dans la cheminée et d'y brancher l'électrophone Teppaz que Michèle possédait pour y écouter les disques 45 tours que nous avions glissés dans nos bagages: de la musique classique que nous aimions toutes les deux, mais surtout Jacques Brel que nous avions découvert et que nous passions en boucle. La cheminée était neuve, le bois humide, le tirage pas encore au point, très vite un nuage de fumée nous enveloppa avant que les flammes ne s'emballent. L'aventure se termina après que nous eûmes éteint le feu à grand renfort de seaux d'eau que nous descendions de la cuisine. Nous n'avions plus qu'à effacer les traces de notre désobéissance et à fermer sans regrets la porte du séjour. Même cet incident prenait des allures de victoire sur l'enfance et nous célébrâmes notre sang-froid avec du vin de noix déniché dans un buffet.


feu.jpg, nov. 2020

Les jours suivants furent consacrés à des balades interminables au cours desquelles nous refaisions le monde; forte des théories que je m'étais bâties durant cette année de philo, j'essayais de la convaincre qu'il fallait rompre avec les manières compassées et sérieuses, que le "bon goût" prôné par ses parents n'existait pas, que tout pouvait être beau…Nous fêtions notre nouveau statut en débitant des chapelets de mots grossiers, de jurons, de termes argotiques orduriers, pêchés je ne sais où qui auraient fait hurler nos parents respectifs. Comme nous avions traversé un village voisin où nul ne pouvait connaître Michèle et sa famille, nous nous étions arrêtées au café-tabac où nous avions acheté des cigarettes mentholées, des "Kool", ultime affirmation de notre indépendance toute neuve. La grand-mère de mon amie arriva le jeudi soir avec sa voiture et ignora tout, bien évidemment, de la façon dont nous avions occupé la semaine !

Commentaires

1. Le 10 novembre 2020, 05:54 par mirovinben

Mon message précédent est parti en attente de validation. Probablement à cause du nom de l'entreprise dont le directoire... Nom qui n'a rien à voir avec Las Vegas (à part le fait que leur premier magasin a occupé les locaux d'un... heu... comment dire... "cercle de jeux" ?)

2. Le 10 novembre 2020, 09:20 par Anthom

Pas de trace de commentaire en attente, il s'est perdu dans les tréfonds d'internet!

3. Le 10 novembre 2020, 17:59 par Valérie de haute Savoie

je vous imagine tout à fait, et du décris si bien cette liberté nouvelle

4. Le 11 novembre 2020, 05:24 par mirovinben

Tant pis... Je suppose que ton anti-spam fait le ménage sans délais. Il a sans doute réagi devant le nom d'une grande chaîne de magasins, supérettes et grandes surfaces créée par Mrs Guichard et Perrachon qui ressemble à...

J'évoquais dans ce commentaire mes premiers contacts avec la grande bourgeoisie stéphanoise.

5. Le 11 novembre 2020, 08:27 par Anthom

Je me dis qu'aujourd'hui ces souvenirs paraîtraient surréalistes aux filles qui ont mon âge d'alors!

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