Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime#4

quelqu’un qui a changé le cours de notre vie


Mademoiselle Tavernier avait été mon professeur de français en Seconde et Première. Les élèves du lycée, toutes des filles -non mixité oblige à cette époque- l'avaient surnommée "Tatave", c'était, contrairement à ce que l'on pourrait penser, un surnom affectueux car elle faisait l'unanimité auprès de la communauté scolaire.
Elle était lourdement handicapée, se déplaçait difficilement, devait beaucoup souffrir, mais elle avait l'optimisme et le sourire chevillés au corps. Rigoureuse et sévère, elle était néanmoins empreinte d'une grande humanité, avait le sens de la justice et désirait avant tout la réussite de ses élèves.
Après mon baccalauréat, j'avais d'abord effectué à Saint-Etienne l'année initiatique de Propédeutique. Mes parents souhaitaient alors que je me présente aux IPES qui permettaient aux étudiants admis d'être rémunérés pendant la durée de leurs études, d'être dispensés de l'écrit du CAPES, en échange de quoi ils s'engageaient pour 10 ans à servir l'Education Nationale.
J'avais refusé tout net. Je ne voulais pas entendre parler d'engagement, je voulais encore moins être prof et de toute façon j'avais décidé d'intégrer la faculté de philosophie dont l'aboutissement me semblait devoir être naturellement la recherche. Nous étions naïves, nous ignorions tout de la réalité professionnelle, en un mot de la vie!
Mes parents ont toujours respecté mes choix; je m'inscrivis donc à la faculté de philo de Lyon.
J'avais toujours gardé des relations privilégiées avec "Tatave" avec qui j'échangeais épisodiquement des lettres. Mais nous ne nous étions pas revues.
L'année 66-67, dans la capitale lyonnaise se révéla un calvaire à tous égards.

Il y eut d'abord l'exaltation, les livres neufs des éditions P.U.F. que je couvrais de papier cristal et que j'annotais d'une écriture serrée au crayon papier, la vénération quasi religieuse avec laquelle j'assistais aux cours de Gilles Deleuze, de François Dagognet , les efforts désespérés auxquels je me livrais pour capter le maximum du discours, pour ne rien oublier, toutes les phrases me semblant primordiales, les moments passés dans la bibliothèque, le cœur véritable de la fac, avec ses règles draconiennes, ses places réservées, son silence absolu. Le temps s'y arrêtait. Jusqu'à la fin de l'année, ce fut le lieu où je finissais toujours par me réfugier dans les moments difficiles de doute et de découragement. J'étais très isolée et cela rajoutait à la sensation que chaque jour je perdais davantage pied; l'hiver arrivant, l'atmosphère était de plus en plus pesante au foyer religieux où je logeais, les trajets matin et soir étaient interminables, l'angoisse me saisissait au moment de me coucher et les cloches de Fourvière sonnaient lugubrement.

En quatre mois je ne m'étais fait aucun camarade, je n'osais pas solliciter d'exposé tant j'étais impressionnée par l'assurance des étudiants, nettement plus âgés que moi qui m'entouraient, parmi lesquels le nombre de garçons était nettement supérieur à celui des filles. En février 1967, j'avais eu 19 ans.
Le coup de grâce vint un après-midi d'avril lorsque l'un de nos professeurs nous remit les copies d'un de nos rares devoirs. Il recevait chaque étudiant un à un pour lui commenter son travail. Nous étions dans une petite salle de Travaux Dirigés, assis chacun d'un côté du bureau, les feuilles des arbres à l'extérieur dansaient dans un pâle soleil. La copie couverte de mon écriture penchée et serrée était posée sur la table, face retournée. Il commença par ces mots: "Vous sortez de l'école du Sacré Cœur, Mademoiselle?" La question qui se voulait insultante n'appelait pas la moindre réponse. Il ne me donna pas la note exécrable qu'il m'avait attribuée, ne fit aucun commentaire sur mon travail, il conclut simplement l'entretien par ces mots sans appel:
"- Vous avez quel âge?
- 19 ans…
- 19 ans, oui…eh bien, prenez votre temps, faites autre chose, vous reviendrez quand vous aurez l'âge…Au revoir!"
Je ne remis plus les pieds à la faculté, déménageai mes rares affaires et rentrai à Saint-Etienne sans fournir d'explication. Avec cette seule phrase assénée à mes parents: "J'arrête mes études."

Deux mois s'écoulèrent, les tentatives de mes parents pour obtenir au moins une discussion échouèrent. Je ne faisais plus rien de mes journées, j'avais coupé tout contact avec mes amis.
J'ai totalement oublié la raison pour laquelle, un matin, j'ai pris le téléphone et appelé "Tatave" pour lui demander si elle accepterait de me recevoir et je la retrouvai le lendemain dans son appartement, fidèle à elle-même, tendue dans l'écoute de ce que j'avais à lui confier. A elle je racontai tout et lui annonçai ma décision de ne plus continuer mes études.
Elle s'était levée pour mettre un disque, avait laissé passer quelque temps sans rien dire. Nous étions presque bien dans cette absence de mots, enveloppées par la musique. Je la regardais en me demandant ce qu'avait été son parcours, comment s'étaient déroulées ses études compte tenu de ses problèmes de santé, quel regard portaient les autres étudiants ou professeurs sur elle...
Au bout d'un moment, elle me dit: "Annie, vous aimiez beaucoup le français et le latin, n'est-ce pas. Cela ne vous manque-t-il pas? Vous y réussissiez particulièrement si je me souviens..."

En septembre je retrouvais les amphis de la faculté de Lettres de Saint-Etienne et toute ma vie de professeur, pendant laquelle pas une seule fois je me suis levée sans avoir envie d'aller retrouver mes élèves, j'ai gardé en moi le souvenir de "Tatave".


bureau_irigny.jpg, nov. 2020
Mon bureau là où j'habitais lorsque j'étais encore en exercice

Commentaires

1. Le 08 novembre 2020, 17:41 par Dr. CaSo

Cette histoire me touche particulièrement parce que je suis professeure à l'université moi aussi, et c'est aussi grâce à une personne qui a su ce qui ferait mon bonheur pour des années à venir, alors qu'au départ j'étais malheureuse comme tout :) .

2. Le 09 novembre 2020, 05:56 par mirovinben

Très émouvante histoire et quel beau "rattrapage" après ton "épisode" lyonnais.

Lycéen à Fauriel, j'ai passé mon bac C à Simone Weil (ton lycée ?) en 1970...

3. Le 09 novembre 2020, 07:58 par Anthom

J'étais à Honoré d'Urfé, Simone Weil n'existait pas encore...

4. Le 10 novembre 2020, 08:21 par mirovinben

Oups... Je me rappelle en effet que tu me l'avais déjà dit. Foutue mémoire !

Du coup j'ai regardé un plan de St-E pour situer ton lycée. Est-ce qu'il a un rapport avec ce qu'on appelait "de mon temps" le "lycée du Portail Rouge" ?

Ça fait un bail que je n'ai pas mis les pieds à Saint-Étienne (je l'ai quitté en 1974, rares visites ensuite) et ma mémoire s'en va bien trop vite à mon goût.

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet