Empreintes fugitives

Les gens qu'on aime #2

Quelqu’un avec qui on a voyagé...

algerie.jpg, nov. 2020

En 1973 j'étais en poste dans un lycée, à l'extrême nord de la Loire.
Un nouveau principal avait pris ses fonctions cette année-là, son débonnaire prédécesseur, parti en retraite, avait fait preuve envers moi d'une grande bienveillance teintée de scepticisme face aux méthodes de travail que je mettais en œuvre et à mes idéaux pédagogiques.

Très vite s'instaura entre le nouveau-venu et moi, le matheux et la prof de français, une connivence et une complémentarité dans le travail. Nous avions constitué une petite équipe fédérée autour de projets communs et nous nous réunissions le soir dans son appartement de fonction pour d'interminables échanges. C'était un ancien "coopérant" qui avait exercé de nombreuses années en Algérie et en gardait une profonde nostalgie. L'Algérie était partout chez lui: dans les vanneries sur les meubles, dans les poteries teintées d'ocre et de rose, dans les lourdes couvertures en poil de chameau et dans l'odeur entêtante de l'encens qui brûlait en permanence.

Le projet naquit un soir de printemps: pourquoi ne pas y aller pendant les grandes vacances, atteindre avec lui le Graal qui s'était sans cesse dérobé à lui quand il habitait là-bas: rejoindre Tamanrasset, au bout de la piste qui traversait le Hoggar?
P. exerçait sur toute personne qui l'approchait un magnétisme qui entraînait une profonde détestation ou une adhésion sans faille; il était intransigeant, sec et sans empathie aucune, mais il donnait l'impression que rien n'était inatteignable et savait entretenir la flamme.
Le départ fut donc décidé, nous serions trois avec une collègue de français.
Le voyage... il était désormais au cœur de l'existence quotidienne, mot magique qui redonnait du courage les jours où la vie se faisait trop terne ou trop lourde, qui habillait de rêve l'univers trop étroit de la petite ville. Journaux, photographies, cartes...L'imagination traversait facilement la Méditerranée. On répétait, on organisait, on récapitulait...Cela donnait l'illusion de faire avancer le temps et, au fur et à mesure des rencontres que prétextaient les préparatifs, se concrétisait davantage l'idée de départ.

"Raconte... " L'attente se nourrissait de souvenirs et de mystère, toujours limitée par un "Si" superstitieux. On jouait l'inquiétude, on inventait des problèmes, chaque jour était déjà un départ. Mais lorsque nous quitterions véritablement la France cette belle insouciance nous abandonnerait, peut-être parce que alors chacun aurait conscience d'entamer son propre voyage intérieur et que seuls nous auraient été communs la préparation et le rêve.

Le voyage dura six semaines, six semaines pendant lesquelles nous ne fûmes pas trois, mais trois fois un, juxtaposés dans notre quête personnelle; je n'ai pas le souvenir de véritables échanges entre nous, aucun de nous ne se dévoila véritablement aux deux autres, mais nous étions liés par les sensations et les émotions partagées, immergés tous les trois dans ce pays qui revêtait des significations bien différentes pour chacun.

Dans le jardin d'une maison de Ghardaïa où nous avait accueillis un ami de P., au milieu de la palmeraie, les tapis avaient été étendus sur la terrasse où les torches électriques jetaient un éclairage dansant. L'ombre des arbres resserrait le jardin autour des musiciens et des convives. Le temps se décomposait en milliers de parcelles vivantes dont chacune reflétait une note de musique ou un pas de danse. La réalité se dissolvait, plus rien n'existait que les reflets mouvants de la lumière dans les feuillages, que l'ombre mystérieuse des murs de la maison. Heures légères, où le couscous servi dans le grand plat de bois poli par l'usage, le rythme lancinant des darboukas et de la flûte , le balancement de la danse tissaient un lien entre les hommes , abolissant le temps et l'espace. La nuit sembla durer toute l'éternité.

Dans le jardin silencieux P. m'avait redit la leçon du désert, celle de l'Afrique toute entière:
"Laisse de côté les problèmes personnels, tu es là pour vivre le voyage, pour sentir, pour regarder, pour découvrir..."
C'est une leçon dure à assimiler pour l'occidental que celle imposée par le temps africain, par la sagesse arabe, une sagesse qui ne doit rien à la réflexion et à la pensée, mais qui naît du rythme du soleil et de la vie. L'Afrique est une terre où toutes les valeurs connues basculent.

L'année scolaire suivant je fus affectée dans un autre établissement, je perdis de vue P. qui n'était pas homme à s'attarder sur les êtres de passage.
Mais, instigateur de ce voyage, il joua un rôle déterminant dans le parcours qui a été le mien.

Commentaires

1. Le 06 novembre 2020, 17:13 par Dr. CaSo

Mes grands parents ont vécu cinq ans au Maroc, et ils en parlaient comme ça exactement. Ils ont pu y retourner deux ou trois fois plus tard dans leur vie mais moi je n'y suis jamais allée, et ça me rend très triste.

2. Le 07 novembre 2020, 07:19 par mirovinben

Très beau texte (qui aurait mérité selon moi une certaine aération entre les paragraphes... mais je pinaille).

De l'influence, parfois ignorée d'elles, de certaines personnes sur tout un parcours de vie. Je me rappelle encore de mon instit de CM2.

La leçon reçue me rappelle cette phrase adressée par un africain à un occidental : "Vous avez la montre et nous avons le temps"...

3. Le 07 novembre 2020, 09:18 par Anthom

@mirovinben: voilà, c'est fait!
@Dr.Caso: Plus tard j'ai eu la chance de découvrir le Maroc au plus près des habitants et j'en ai ramené des émotions similaires.

4. Le 08 novembre 2020, 07:36 par Cunegonde

Quel superbe texte.

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