Marchés (juillet 1973)
le lundi 7 novembre 2011, 14:41 - vagabondages
Marchés...Dans chaque village, chaque oasis, ils sont foyers de vie, creusets d'interminables palabres nées pour le morceau d'étoffe ou la théière dont on veut faire baisser le prix, certains riches de couleurs, d'odeurs, d'autres misérables - à peine quelques vieillards assis auprès de couffins remplis de dattes fermentées ou entourés de courgettes et de melons sans saveur-.
Marchés...Ils ont tous quelque chose à offrir: c'est une fête des sens qui explose sur chaque place brûlée de soleil et dans chaque ruelle, le long des boutiques où l'eau fraîche gonfle le guerba accrochée à l'entrée.
A Blida, la nuit envahit les rues. Depuis les avenues européanisées jusqu'à l'ancienne "ville coloniale", le marché descend, barrant les impasses et accrochant une foule de vendeurs habiles et de charrettes croulant sous les fruits le long des ruelles sombres. Les portes des boutiques s'ouvrent sur les tailleurs figés dans une pose immuable devant d'antiques machines à coudre. Les couffins remplis d'épices et de graines mystérieuses à l'odeur entêtante débordent des échoppes, les gamins se faufilent à travers la foule qui va l'un marchand à l'autre.
Foule placide et curieuse, dans laquelle on n'aperçoit pratiquement pas de femmes.
Impassibles, assis en tailleur sur la chaussée, deux vieillards jouent aux échecs, indifférents à l'agitation.
Parfois une porte décorée d'arabesques et d'entrelacs s'ouvre sur les vapeurs du hammam, répandant sa chaleur dans de mystérieux couloirs éclairés par des lampes voilées de rouge.
Deux heures plus tard, il ne restera que les fruits éclatés et pourris gui rendent la chaussée glissante, les amas de déchets dans lesquels les gamins viennent fouiller à la recherche de quelque chose qui puisse être récupéré. Les ruelles auront retrouvé leur calme, entourées de murs aveugles aux portes fermées.
Dans le Sud, les marchés s'éparpillent sur les places, les échoppes s'abritent sous les arcades. Étalages hétéroclites où la théière en argent voisine avec la série de cuvettes émaillées drôlement rangées de la plus petite à la plus grande. C'est une débauche de valises, de réveil-matin,d'objets inutiles et désuets dans ce décor gui confère aux choses une autre valeur.
A dix-sept heures quand renaît le marché de Gardhaia, la chaleur est encore accablante mais la semi-obscurité des boutiques et les parcelles d'ombre projetées par les arcades blanches donnent une illusion de fraîcheur. C'est l'odeur des étals de viande gui surprend d'abord: forts relents de mouton, avivés par la chaleur, rendus presque palpables par le bourdonnement des mouches qui s'agglutinent autour des têtes couvertes de sang séché. Toutefois, on s'habitue vite aux mouches et à l'odeur du mouton masquée par tous les parfums gui imprègnent ces rues étroites! Entêtant, celui des épices ...plus subtil, mais tout aussi pénétrant, celui les couffins d'alfa, qui rappelle l'odeur de foin coupé. Par-dessus tout plane un insaisissable mélange fait de sueur, de cuir tanné et de poussière chaude.
Dans les dernières oasis du Sud qui jalonnent la route transsaharienne, les marchés enveloppés de poussière rouge sont engourdis par la chaleur; rassemblés sous une construction en arcades de terre battue, les marchands, presque tous des vieillards, hommes ou femmes sans âge, attendent de vendre la poignée de dattes pas encore mûres ou la bimbeloterie dérisoire gui remplit les paniers.
Ils semblent pétrifiés dans une immobilité hors du temps: vieilles aux bras maigres où chante l'argent des bracelets, visages ridés où seuls vivent les yeux dans l'ombre du chèche noir. C'est déjà une certaine image du Sud que donnent ces silhouettes vêtues de bleu où l'on ne distingue des visages qu'un regard énigmatique, tourné vers un autre monde, silhouettes furtives entrevues à la limite de l'oasis, là où les derniers palmiers d'Aïn Salah se laissent absorber par le désert.
