La Pentapole
le vendredi 23 septembre 2011, 14:00 - vagabondages

Ghardaïa, capitale de la Pentapole [1] Pour en savoir plus...[2]
De Laghouat à Gardhaïa, la route est sans doute une des plus belles d'Algérie, malgré l'air étouffant, malgré la luminosité incandescente du soleil à l'horizon qui plombe le ciel, belle et déconcertante: chaque kilomètre y révèle un paysage différent, un nouvel aspect du désert; aux étendues pierreuses succède un décor torturé, dans lequel les blocs de rochers se bousculent et se chevauchent. Et, à l'horizon, derrière nous, le ciel se voile de couleurs indéfinissables,les roses se fondant au milieu des bleus pâlis d'une atmosphère trop lumineuse. Décor mobile où le regard surpris se heurte à une image sans cesse renouvelée.
A la fin du trajet, la route s'insinue à l'intérieur d'une enfilade de blocs rocheux d'ocre pâle, cailloux qui dévalent le long des pentes, poussière qui vole dans l'air chaud; et puis, au débouché d'un dernier virage, apparaît soudain l'oasis de Gardhaïa, sans doute la plus belle et le plus riche.
Gardhaïa est nichée au creux de la vallée, les collines rocheuses qui l'entourent masquent les autres villages de la Pentapole, Beni-Isguen, de bleu et d'ocre au soleil couchant, Melika, la rousse, El Ateuf et Bou-Noura. Tu avais dit: "Il faut voir le soleil se lever sur Gardhaïa...
Pendant les préparatifs du voyage, à elle seule, sans que nous ayons la moindre idée de sa réalité concrète, Gardhaia symbolisait à elle seule toutes les découvertes qui nous attendaient. Par une étrange ironie, nous n'aurons pas vu le soleil se lever sur Gardhaia, mais de cette oasis sereine je garderai la vision colorée du marché et l'exceptionnelle lumière enveloppant Beni-Isguen au couchant.
Depuis Laghouat jusqu'à Aïn-Salah, ce sera chaque fois la même impression, la même émotion lorsque surgira brusquement à l'horizon le vert sombre des palmiers nés du désert. Ce qu'il y a de plus surprenant dans chaque palmeraie ce sont ses limites précises: la plantation s'étire, s'étire, va à la rencontre du désert et s'interrompt d'un coup comme si venait de se dresser une barrière invisible gui empêche les palmiers de pousser au-delà. De toutes les oasis que nous avons traversées, ce sont sans doute celles de la Pentapol qui m'ont le plus impressionnée:
Melika dressant sur le piton rocheux le minaret étrange de sa mosquée, Melika aux maisons d'ocre rouge qu'embrase le soleil,
Gardhaïa, endormie au milieu de ses palmiers, toute en dédale de ruelles où courent les enfants, où s'ouvrent d'incroyables échoppes, où l'on découvre, entassées parmi les couffins d'alfa odorant, des vanneries où chantent les couleurs, Gardhaïa gui s'anime chaque jour vers dix sept heures, lorsque renaît le marché au cœur de la ville, univers coloré et sonore que domine le long sanglot des ânes attachés en pleine chaleur.
La plus belle de toutes les villes de la Pentapol est certainement Beni-Isguen, "la ville sainte". On n'entre pas à n'importe quel moment à Beni-Isguen, l'accès de la ville, fortifiée comme toutes celles de la Pentapol, est interdit aux heures de prière ainsi que le vendredi. Les Mozabites qui règnent sur la région y conservent jalousement la tradition du Coran dans sa pureté et son intransigeance. Pourtant les ruelles de la petite ville n'ont pas un aspect sévère, le peinture bleue des maisons, à l'architecture étrange y dispense une impression de fraîcheur que rend encore plus sensible la présence des puits à chaque détour de rue. Les maisons accolées les unes aux autres ont des formes indéfinissables où les angles n'existent pas. Harmonie des formes et des couleurs que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Chaque entrée ouvre sur un couloir sombre qui semble s'enfoncer sous la maison: au fond du couloir, peinte sur le mur ou imprimée avec un verset du Coran, brille la traditionnelle main qui protège contre le mauvais sort. Mais l'obscurité dissimule l'entrée véritable. Lorsque l'on assiste au coucher du soleil, de la route d'El Goléa gui surplombe la Pentapole, on découvre Beni-Isguen au premier plan et la lumière du soir fait briller les ocres et les bleus de ses demeures d'un reflet encore accru. De la ville monte une indicible impression le calme et de sérénité.
Secouée de leur torpeur, les ruelles s'animent en fin d'après midi, à l'heure du "marché aux enchères", étrange ballet, incompréhensible d'abord et qui devient vite fascinant. Délégués par des commerçants, les commis font le tour de la minuscule place, en courant presque, brandissant à bout de bras ce qu'ils offrent aux "clients" assis tout autour sur les marches de pierre qui bordent les maisons. Et c'est un incroyable mélange d'étoffes, de vaisselle dépareillée qui défile à toute allure devant nos yeux. Passe même un petit vieux gui pousse devant lui une antique bicyclette branlante, celui-là même oui, il y a cinq minutes qui proposait une cuvette émaillée. Un Mozabite nous avait, du geste, offert un morceau de couverture pour que nous puissions nous asseoir sur la chaussée, à côté de lui, devant la porte de sa maison. Pour tout discours, un sourire..
Et l'agitation des commis qui tournent inlassablement autour de la place contraste étrangement avec la placidité de ces hommes assis là, vieillards aux traits calmes, indifférents, semble-t-il, à la vente, les yeux tournés vers un rêve intérieur sans fin.
Le désert impose sa gravité et son intransigeance, Gardhaia offre la fête.
Fête des sens exaltés par l'odeur indéfinissable qui imprègne l'atmosphère du marché, fête de la lumière - lumière rouge sur Melika, ardente et sauvage, lumière bleutée et pâlie, au couchant, sur Beni-Isguen - fête de l'accueil, débauche de musique dans le jardin de le palmeraie, bruit de l'eau qui coule dans la nuit...Algérie impérieuse et fascinante... la chaleur décuple les sensations et allonge le temps.
Dans le jardin de la maison, au milieu de la palmeraie, les tapis ont été étendus sur la terrasse où les torches électriques jettent un éclairage dansant. L'ombre des arbres resserre le jardin, le referme autour des musiciens et des convives. Le temps se décompose en milliers de parcelles vivantes dont chacune reflète une note de musique ou un pas de danse. La réalité se dissout, plus rien n'existe que les reflets mouvants de la lumière dans les feuillages, que l'odeur à peine perceptible de l'odeur de la piscine, que l'ombre mystérieuse des murs de la maison. Heures légères, où le couscous servi dans le grand plat de bois poli par l'usage,le rythme lancinant des darboukas et de la flûte , le balancement de la danse tissent un lien entre les hommes, abolissant le temps et l'espace.
La version originelle de ce texte date de 1973. Au moment de le reprendre, j'ai hésité entre garder le présent utilisé logiquement à l'époque de l'écriture et le remplacer par l'imparfait car je n'ai pas la moindre idée de l'image qu'offrent aujourd'hui ces villes du M'zab que j'évoque ici. J'ai finalement conservé le présent qui rend fidèlement les impressions ressenties à cette époque-là.
Notes
[1] cinq villes édifiées au XIème siècle par les Ibadites dans la vallée du M'zab forment la Pentapole: El Atteuf, "le Tournant", Bou-Noura, "La Lumineuse", Beni-Isguen, "La Ville Sainte", Melika, "La Reine", et Ghardaïa
[2] le site de l'Unesco
Commentaires
J'avais envie de venir relire ce texte, j'avais gardé l'image de ces villes dressées comme des sentinelles dans le désert et des palmeraies dont tu dis qu'elles s'arrêtent brusquement (je n'en ai jamais vu, mais j'ai effectivement ce sentiment d'une frontière brutale entre le vert et le désert).
Tes écrits restituent pleinement les tons et les mouvements de la lumière, la torpeur et la vie, l'atmosphère du désert (et garder le présent est une belle idée pour mieux faire ressentir).
Tu as ce talent, par tes mots, par cette note nostalgique et lyrique, de rendre les lieux vivants, chargés d'émotions, de force, au point qu'ils deviennent présents et restent en tête. Sans les connaitre en vrai, je me souviens bien du magasin de ton enfance, des comptoirs de tissus, et du potager de la Grange Neuve.
Enfin, bref, j'aime tes textes et je suis bien contente que tu écrives et que tu reprennes de temps en temps d'anciens textes.
Un grand merci pour ce commentaire! J'en suis d'autant plus touchée que je suis toujours éblouie par ton écriture qui me semble infiniment plus fluide que la mienne!
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